Et voilà, le message que je redoutais depuis quelques mois est arrivé sur ma boîte vocale.
Au début du printemps, la fille de Maggie m’a appelée. « Vous savez, maman est très malade. On lui a détecté une grosse maladie. Mais je veux que vous continuiez à aller la voir, si c’est possible pour vous. »
Bien entendu que j’allais continuer à m’occuper de Maggie.
À chaque rendez-vous, je me disais : « Et si c’était notre dernier moment à toutes les deux ? Le dernier moment où l’on parle de lecture, de vacances scolaires, de la famille. La dernière fois où je l’entends me dire, lorsque je lui masse les mains et les avant-bras : “Oh là là, qu’est-ce que ça fait du bien, ça… surtout dans le creux de la main !” »
Alors, sachant que le rendez-vous pouvait être le dernier, le massage des mains et des bras se rallongeait, de rendez-vous en rendez-vous. Mes interventions se sont ainsi enchaînées chaque mois depuis le début du printemps, jusqu’à éloigner l’idée d’un dernier rendez-vous.
Début septembre, je reçois une notification de messagerie vocale. Je suis dans une salle d’attente, je ne peux pas l’écouter. Mais je suis certaine de savoir ce qu’il contient. Alors je retranscris le message : « Voilà, maman est partie hier soir. Merci pour tout et pour ces précieux moments avec vous qu’elle aimait tant. »
Je mettrai quelques jours à écouter le message vocal de la fille de Maggie. Une fois écouté, je me rappelle soudain comment j’ai connu cette dame. Grâce aux liens.
Pendant le Covid, j’ai été contactée par une dame dont la maman était résidente d’un EHPAD. Satisfaite de ma venue, elle m’a recommandée auprès de la fille de Maggie, qui m’a appelée en me disant : « On m’a parlé de vous. La personne qui vous recommande a beaucoup apprécié votre approche avec sa maman et elle m’a dit : “Vas-y les yeux fermés pour Maggie. C’est vraiment dommage de ne pas avoir découvert cette dame plus tôt.” »
Et voilà comment, depuis le Covid, je me suis occupée chaque mois de Maggie, d’abord à la RPA, puis à l’EHPAD.
Ces rencontres ont tissé des liens entre plusieurs femmes qui ne se connaissaient pas, qui se sont mises à échanger sur la vie, sur des sujets profonds et intimes, et ce jusqu’au mois d’août. C’était la première fois que je voyais la fille de Maggie, puisque nous nous appelions ou nous envoyions des SMS, mais nous ne nous étions jamais croisées durant toutes ces années.
Avec Maggie, un lien très humain s’est créé, fait de beaucoup de respect, de pudeur et de moments précieux. Et puis il y a le toucher, le contact, qui consolide lui aussi le lien.
Je suis retournée à l’EHPAD la semaine dernière. Je savais qu’elle ne serait plus là. Je savais qu’en sortant, je n’écrirais plus à sa fille le message habituel après chaque soin pour lui dire : « Tout s’est bien passé, comme d’habitude. Votre maman était en forme. » Ou parfois : « Votre maman était un peu fatiguée. C’est toujours un plaisir de prendre soin de votre maman. Merci pour votre confiance et n’hésitez pas si besoin. »
Je savais le vide que ce serait, la fois d’après. Mais je ne voulais pas y penser. Alors, j’ai rempli ce vide de nos souvenirs. Des sourires, des regards, de nos conversations, des soupirs d’apaisement, de sens… Du lien. De ce lien entre les femmes qui, par le bouche-à-oreille, me confient leurs mères, leurs tantes, leurs proches. Je me nourris de leur histoire, de leur visage, d’un peu d’elles.
On me demande souvent : « Mais comment faites-vous pour prendre soin des personnes malades ? Ce n’est pas trop dur ? » Si, ça peut l’être. Mais j’ai décidé de prendre ces moments comme des moments qui me nourrissent, me façonnent et m’enrichissent. Parce que malgré moi, ces rencontres laissent quelque chose. Elles me laissent quelque chose.
Alors merci à elles et à tous ces liens.
EM

